Une rencontre inattendue

Participer à des ateliers d’écriture est l’une des meilleures idées que j’ai eues en cette fin d’année 2018. Quatre mois que je m’y suis mise et j’aime vraiment ces moments de production dirigée mais sans filtre. On y laisse libre cours à notre fantaisie, à notre imagination brute, à ce qui nous passe par la tête à un instant T. Rien de mieux pour titiller les neurones et susciter la créativité !

Travailler sur des fiches personnages, créer des décors, des ambiances, pointer du doigt un moment de vie, un instantané, apprendre des techniques d’écriture ; tous les textes produits sont de petites pépites. Les logorallyes sont amusants, les textes construits autour des personnages donnent lieu à la naissance de mondes insoupçonnés. Parmi ces personnages est né un certain Othon Wolff, imprimeur le jour et vampire la nuit… un personnage qui me plaît beaucoup et dont je reparlerai l’année prochaine.

Mais aujourd’hui, en ce jour de Noël, voici un tout autre personnage construit à partir d’une photo. L’exercice, proposé par Marilyse Trécourt, écrivain, consiste, après avoir détaillé ses caractéristiques principales, à raconter comment on l’a rencontré, le jour de Noël.

***

Une rencontre inattendue

Le centre commercial dégoulinait des musiques de Noël traditionnelles, entre décorations scintillantes et strass éblouissants. J’étais installée à une table du « Pain délicieux », mon repaire, là où je me posais toujours en sortant du boulot. Ce 25 décembre était désert. Tout le monde s’était réuni en famille, avait ouvert ses cadeaux, profitait d’un jour de repos bien mérité.

Vieille fille à 49 ans, j’avais demandé à travailler aujourd’hui, plus pour ne pas rester seule chez moi que pour l’attrait d’un salaire majoré. Même si ça comptait un peu quand même. Je songeai à cette famille que je n’avais pas quand quelqu’un se prit les pieds dans ma table. Je retins mon café de justesse et pestai un « p’tain ! » des plus agacés. Je levai les yeux sur un homme vêtu comme un sac d’une chemise débraillée et d’un pantalon en flanelle qui semblait être d’un parfait inconfort. Le teint hâlé des hommes qui passent leur vie dehors, la peau grasse de ceux qui ont oublié d’user du savon, les yeux injectés de ceux qui voient trop passer de vinasse. Encore un égaré de la vie…

D’une voix claire et ferme, il s’exclama : « Veuillez m’excusez ! Je suis vraiment confus ! » Le langage contrastait subitement avec le personnage que je venais de m’imaginer. Je me déridai soudain. « Mon café est resté contenu, donc je vous pardonne, mon brave ! » Mon brave ? Pourquoi avais-je dit cela ? Sur un ton condescendant, en plus ! Il me lança un regard étonné. Je piquai un fard aussitôt et je souris, embarrassée.

Brusquement je le reconnus. J’avais déjà vu sa photo à plusieurs reprises dans la presse. C’était lui que les médias surnommaient « l’Acharné ». Un bourreau de travail, un chef d’entreprise dont j’admirais le parcours depuis quelque temps. Quelle surprise de le voir au naturel, sans les filtres du maquillage et des retouches Photoshop pour masquer ses traits ! Ces faussaires de l’image vous transformaient un homme. Il avait vraiment plutôt l’air d’un pauvre type halluciné, là !

Mon sourire le dérida. « C’est la première fois qu’on me surnomme ainsi ! », releva-t-il amusé. Contre toute attente, il me tendit la main et déclina ses nom et prénom, qui confirmèrent la justesse de mon analyse. « Gilles Blanc. Savez-vous que vous êtes la première personne à me parler de façon naturelle depuis cinq ans ? »

Non, je ne le savais pas. Sa posture de PDG renommé le plaçait donc sur un tel piédestal que personne n’osait plus lui parler comme à un simple être humain ?… ou bien se plaçait-il lui-même au-dessus des autres, suscitant ainsi la retenue, la froideur ?… ou mettait-il les gens à distance pour des raisons plus intimes ? Soudain j’eus envie de tout connaître de lui. Soudain je réalisais que cet homme me fascinait.

Il me regardait et je me souvins qu’il m’avait posé une question. Je pris sur moi pour lui répondre de la façon la plus détachée possible, alors que mon cœur s’était emballé dans ma poitrine, intimidée que j’étais soudain : « Ah ? Vous êtes donc entouré de robots ? » Il rit. D’un rire franc, telle une cascade d’émotions libérées tout à coup. « Vous ne croyez pas si bien dire ! Ne bougez pas, je vais commander de quoi manger et je reviens… » Je n’avais aucunement l’intention de m’en aller. Je venais d’arriver ! « … Sauf si bien sûr ma compagnie vous importune », acheva-t-il prudent.

Quel galant homme, vraiment ! Une perle rare venait d’entrer dans ma vie. Il était de ceux qui s’adressent aux femmes avec un charmant et désuet savoir-vivre. Cela me changeait tellement du langage éructé, haché et massacré des hommes d’aujourd’hui ! C’était tout ce dont j’avais besoin. Le Père Noël existerait-il, finalement ?

– Hélène Destrem –

 

Image d’illustration trouvée ici : Médiathèque de Ploërmel.

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