Nouvelle « L’Enfant de l’histoire »

Un enfant pleure.

Il est, de toutes les images fortes, le souvenir de cette guerre qui me marquera pour toujours.

Un enfant pleure, recroquevillé sur lui-même.

Par sa seule présence, il dénonce la lâcheté des hommes. Il est adossé à la paroi lisse d’une maison. Autour de lui règne le chaos. Il pleure, et personne ne s’accroupit en face de lui. Personne pour lui proposer la protection dont il a besoin. Personne pour l’entraîner à ses côtés, pour faire face, à deux, aux malheurs qu’engendrent toutes les guerres. Lui ne peut s’y opposer seul. Il ne peut se dresser contre les barbares qui nous traquent sans relâche.

Un enfant pleure et je le regarde, immobile, indécise.

Je ne suis pas différente des autres hommes. Pourtant, je ne peux le laisser là. Ma conscience me presse de faire preuve de bonté. Ma raison se dresse pour me montrer que si je faisais preuve d’une telle compassion je serais impitoyablement traquée à mon tour. Il me faut l’aider, il me faut fuir. Je suis restée ici, dans l’ombre, trop longtemps. Cet enfant n’échappera pas à leur jugement. Il me faut l’aider pour fuir avec lui.

Un enfant qui pleure.

L’instant s’éternise et nous engloutit. Ses sanglots sont intarissables, son chagrin est immuable. Les hoquets de sa douleur sont ceux de la résignation. Il sait que seul il ne peut leur résister, alors il décide de tomber dignement. Son choix est noble. Le bon choix si quelqu’un ne se sentait pas coupable, si quelqu’un ne se sentait pas dans l’obligation d’agir. Le bon choix, le seul, si je n’avais pas été là.

Une jeune femme est immobile.

Son regard fixe l’enfant qui pleure. Debout dans l’ombre à quelques mètres de lui, entre deux maisons aux parois immaculées, elle aurait pu passer pour l’une des leurs, asservie, corrompue. L’enfant sait qu’elle est là. Aux abois, il sent sa présence. Il sent ce regard lourd qui pèse sur lui, mais il ne peut le balayer d’un geste. Il n’a plus le courage ni la force de se révolter. Se révolter, c’est à coup sûr mourir torturé. Il se dit qu’il préfère la sentence de la mort que l’on inflige à ceux qui n’ont pas fait preuve de résistance. Il préfère être éjecté dans l’espace. Une mort rapide. Le meilleur choix, le seul choix encore possible. Cette femme est sans doute l’une des leurs. Elle pourrait faciliter les choses, précipiter les événements, l’emmener, le livrer. Mais elle ne bouge pas. Une attente menaçante, épuisante, qui, étrangement, lui fait retenir son souffle. Aurait-il un espoir ?

Cette jeune femme, debout, indécise, silencieuse, c’est moi.

J’ai vu tant d’enfants au cours de cette guerre ! Des petits, perdus, cherchant quelqu’un, quelqu’un d’introuvable, d’un regard alarmé. Des petits qu’une foule prise de panique peut écraser aisément. Des bouleversés, emportés par une houle massive et éperdue sous les coups de feu de l’ennemi, suivant le courant tant bien que mal. Des bouleversés que l’on peut aisément broyer. Des bébés, abandonnés au coin d’une rue et qui dorment sans se soucier de tout le mal qui fait rage à quelque distance au-dessus d’eux. Des bébés ramassés par une vieille femme attendrie, laquelle, n’ayant pas eu assez de réflexes pour échapper à une salve meurtrière, les étouffera sous son corps anéanti. Des adolescents tels que moi, que la guerre a surpris, eux que le reste du monde n’intéresse pas. Des adolescents qui se feront enrôler par les uns ou les autres pour finalement se retrouver face à face et faucher un ami, un cousin, un amant.

Les yeux de cette jeune femme frémissent et se mettent à trop briller.

La plus belle image de cette guerre me revient, émouvante, bouleversante. Dans les cris, les coups de feu et les cavalcades de fuyards affolés, un cri de plus s’élève. Il passera inaperçu. Je m’arrête au détour d’une ruelle pour reprendre mon souffle et laisser passer les hommes apeurés, rassemblés en une foule meurtrière. J’espère alors échapper aux soldats. Et le cri se renouvelle, atroce appel à la délivrance. Il devient délivrance et bientôt chante avec lui une toute petite voix nasillarde. Par une fenêtre, je saisis alors l’image éternelle du bonheur. Elle, presque nue, en sueur et ensanglantée, mais heureuse malgré le tumulte extérieur qui fait trembler les murs. Lui, torse nu, le pantalon souillé, la peau moite. Il regarde d’un air hébété le tout petit être qu’il tient dans ses bras et sur ses genoux. Émerveillé par la force de la nature. Cette force qui n’a que faire des caprices des hommes pour perpétuer leur existence. Il tend son bébé à sa femme. Je décide de m’éloigner. Je ne veux pas en savoir davantage.

J’espère qu’ils ont survécu jusqu’à présent.

La femme immobile a pris une décision.

Je veux que cet enfant qui pleure puisse vivre un jour ce moment d’incomparable bonheur. Mon corps s’anime, je m’avance. Je le prends par la main. Je lui parle en chuchotant à son oreille. Il sourit. Nous partons, ensemble. Deux jours plus tard, les combats nous séparent. J’ai eu le temps de lui expliquer tout ce qui avait traversé mon esprit le jour où mon geste lui a redonné le courage de survivre. Jour décisif pour nos deux vies.

J’avais dix-sept ans, il en avait huit. J’en ai aujourd’hui vingt-sept.

Je ne l’ai jamais revu.

Quelqu’un frappe à ma porte. Surprenant. Qui peut savoir que je suis arrivée dans cette ville ? Je prends tellement soin de me déplacer secrètement pour préserver ma sécurité, depuis qu’ils ont remporté la première victoire…

Mais je me lève. Je prends le risque. Ce pourrait être un contact. Je vais ouvrir. Et il est là ! Il pleure encore, de joie cette fois. Il me tend son enfant. Une jeune femme les accompagne.

— L’histoire se répète, dit-il simplement.

Hélène Destrem, 1997.

Extrait du recueil La Flamme, paru en 2017.

Illustration : Yann Delahaie, eacone.com.

 

 

 

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